La première ruelle verte de Montréal a été créée en 1995 dans le Plateau-Mont-Royal, à l’intersection des rues Napoléon, Roy, du Parc-Lafontaine et Mentana. Le Programme des ruelles vertes permet aux résidents de transformer des ruelles publiques en espaces verts et communautaires, avec le soutien financier et technique des arrondissements et du programme Éco-Quartiers. L’objectif principal est de revitaliser des espaces généralement sous-utilisés ou principalement utilisés par les voitures, et de créer des espaces urbains bénéfiques sur le plan social et environnemental.
Au moment de la rédaction, il y a environ 500 ruelles vertes à Montréal, réparties dans 12 des 19 arrondissements de la ville. Le Plateau-Mont-Royal, qui devrait compter 110 ruelles vertes d’ici la fin de 2022, se classe au deuxième rang ; Rosemont-La Petite-Patrie, avec 136 ruelles vertes, en compte le plus grand nombre. Le programme des ruelles vertes est particulièrement populaire et réussi dans Le Plateau. Alors que certains arrondissements, comme Montréal-Nord et Ville-Marie, peinent à faire participer les résidents au programme, Le Plateau est l’un des arrondissements qui reçoit plus de demandes que le nombre de ruelles vertes qui peuvent être créées. Étant donné le nombre important de ruelles dans le Plateau, il y a un grand potentiel pour la création de ruelles vertes.
Figure 1. Les ruelles vertes du Plateau-Mont-Royal
Figure 2. Ruelles et ruelles vertes
L’émergence des ruelles remonte aux années 1840 ; elles sont notamment présentes dans les arrondissements situés dans les parties centrale et sud de la ville qui ont été construites avant la Seconde Guerre mondiale (Pham et al, 2022). D’autres arrondissements, tels que Montréal-Nord, Ahuntsic-Cartierville et Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce en comptent moins, présentant donc moins de potentiel pour le développement de ruelles vertes. Par ailleurs, l’arrondissement est très proactif sur le plan environnemental. Il dispose du budget le plus élevé pour la mise en œuvre du programme des ruelles vertes, soit environ 50 000 $ par ruelle. Il peut donc prioriser les excavations plus coûteuses qui auront des retombées environnementales importantes.
Dans l’arrondissement du Plateau, on priorise la dimension environnementale. (…) Il y a des arrondissements qui ont moins de budget, qui vont plus axer sur des trucs sociaux, mais notre vision à l’arrondissement, c’est que le social, les citoyens peuvent le faire par eux-mêmes. L’arrondissement n’est pas obligé d’être impliqué dans le volet social de la ruelle. C’est organiser une fête de voisins. Il n’y a pas un coût à ça, ou en tout cas les coûts sont minimes. Puis, on ne va pas financer à chaque année les fêtes de voisins de toute façon. Donc, en fait, si les voisins se cotisent ou si les voisins amènent chacun un potluck ou des choses comme ça, il y a moyen de faire… Eux sont capables en tout cas de l’organiser. Versus ils ne peuvent pas enlever du béton. Nous, notre priorité, c’est de rester dans ce qu’eux peuvent pas faire et qui coûte cher.-Responsable du Programme des ruelles vertes dans Le Plateau-Mont-Royal
Cette priorité donnée à l’aspect environnemental du programme semble être l’une des spécificités du Plateau. C’est également l’arrondissement où ont été inventés les “tronçons champêtres” (voir Fig. 3). Il s’agit de tronçons de ruelles vertes ou de ruelles vertes entières qui sont fermés à la circulation automobile, où l’asphalte a été entièrement retiré et où de la verdure a été ajoutée. Ces “tronçons champêtres” sont censés améliorer la gestion des eaux de pluie et réduire les îlots de chaleur.
Figure 3. Exemples de “tronçons champêtres”: Ruelle Cartier-Chabot, Napoléon/Saint-Christophe/Roy/Saint-Hubert, Laurier/Marquette/Saint-Joseph/Fabre, ruelle de Lorimier/des Érables
Enfin, l’orientation environnementale de l’arrondissement se voit également dans l’adoption en 2018 d’un règlement qui interdit la création de nouveaux espaces de stationnement dans les ruelles. Étant donné que les voitures et les espaces de stationnement sont un obstacle majeur au verdissement et à l’appropriation des ruelles, cette nouvelle mesure est fondamentale pour la réussite du programme des ruelles vertes.
Le Plateau présente également des caractéristiques intéressantes en termes d’appropriation des ruelles. Le programme des ruelles vertes permet non seulement l’appropriation de l’espace public par les résidents des ruelles, mais il l’encourage également. L’appropriation peut se faire par le verdissement de la ruelle, l’ajout d’éléments qui créent un sentiment de communauté, comme des bancs, des tables, des aires de jeux pour enfants, ou l’organisation d’événements pour les voisins.
Figure 4. Ruelle champêtre Henri-Julien/Drolet, Ma ruelle Marquette, ruelle Cachalot, Masson/de Bordeaux/Laurier/Chabot, rue Demers, Jeanne-Mance/Saint-Viateur/Esplanade/Fairmount
L’appropriation des ruelles vertes par les résidents peut avoir des motivations et des résultats différents. La ruelle bariolée, située à proximité du square Saint-Louis, a été créée en 2006 afin de mettre fin à des usages indésirables de la ruelle. En effet, les gens venaient y consommer des drogues et y laissaient leurs déchets. Comme l’expliquent deux résidentes : “L’idée était de rendre la ruelle fréquentée pour qu’elle ne soit pas mal fréquentée, et c’est vraiment une réussite”, “l’idée était vraiment de nettoyer la ruelle”. En effet, la transformation de la ruelle et son amélioration ont réduit de manière frappante ces comportements indésirables. Plus un espace est aménagé, amélioré et entretenu, plus il est respecté, et plus un espace est propre, plus il le reste. Les habitants de la ruelle ont également décidé d’ajouter des peintures au sol pour dissuader les passants de laisser leurs mégots ou autres déchets dans la ruelle. Dans le cas de la ruelle bariolée, l’appropriation et l’embellissement de la ruelle ont eu de nombreux résultats positifs. La ruelle est devenue un espace plus accueillant où les gens aiment désormais se promener et promener leur chien. Le réaménagement de la ruelle a également contribué à réduire la circulation automobile : la ruelle n’est plus utilisée comme un raccourci.
Cependant, il semble que l’appropriation des ruelles vertes puisse également conduire à une semi-privatisation de l’espace public. Le fait que les résidents puissent s’approprier les ruelles de façon légale leur donne un certain pouvoir sur cet espace, et ils ont tendance à créer des espaces où ceux qui n’habitent pas dans la ruelle ne se sentent parfois pas à leur place, même si les ruelles vertes font partie du domaine public. La décoration des ruelles et l’organisation d’événements - la plupart du temps destinés uniquement aux résidents de la ruelle - tendent à exclure ceux qui ne vivent pas dans la ruelle.
Les événements on essaye que ce soit vraiment les gens de la ruelle, mais une fois on avait fait un appel à tous et il y avait du monde qui était venu, on était comme ‘ok vous êtes qui, vous habitez même pas dans le coin’, c’était un peu étrange.-Résidente de la ruelle bariolée
De telles formes d’appropriation des ruelles vertes où les résidents revendiquent en quelque sorte la propriété de ces espaces, renforcent l’ambiguïté des ruelles vertes comme espaces publics partagés censés être bénéfiques pour tous. Les ruelles vertes tendent en effet à être perçues par les riverains de la ruelle comme une extension de leur cour, où ils sont dans leur “intimité” comme l’a expliqué la riveraine d’une ruelle verte de Rosemont-La-Petite Patrie.
Il y a même des gens qui font des trucs privés dans la ruelle. À un moment on recevait toute la famille italienne, c’était l’action de grâce puis il faisait beau, on a mis tout le monde dehors dans la ruelle, tout le monde était content. Puis il y a plein de gens qui font ça, des anniversaires d’enfants. Dans l’idée de la faire vivre, c’est super…-Résidente de la ruelle bariolée
Un exemple plus extrême de privatisation est le cas de la ruelle Milton, située à l’intersection des rues Milton, Clark, Saint-Urbain et Prince-Arthur, où des clôtures ont été installées à chaque extrémité de la ruelle. Cette décision a été prise par l’arrondissement à la suite de nombreuses plaintes de résidents concernant l’utilisation de la ruelle la nuit pendant le week-end. La ruelle est très proche du boulevard Saint-Laurent, et de ses multiples bars et clubs.
En fait, c’est interdit de fermer avec des clôtures le domaine public. Mais dans ce cas-là, on le tolère parce qu’en fait, il y avait trop de nuisances des gens qui… il y avait des vols, mais il y avait de la criminalité, mais aussi des gens qui se piquaient, donc ils trouvaient des seringues dans la ruelle… beaucoup… de condoms, tout ça. Donc, en fait ça ne devenait pas sécuritaire. Donc, c’est vraiment pour une question de sécurité qu’on tolère le fait qu’elle soit fermée. Elle est supposée être fermée que la nuit, puis rouverte le jour. Après, on ne va pas vérifier tous les jours…-Responsable des ruelles vertes dans le Plateau-Mont-Royal
Les clôtures sont censées être fermées les jeudi, vendredi et samedi soirs. Cependant, elles semblent être fermées plus souvent que cela. Et une nouvelle porte avec un code a été installée au début de l’année sur la rue Clark, rendant l’accès à la ruelle encore plus compliqué. Même si l’installation de clôtures se justifie afin assurer la sécurité des résidents et l’entretien de la ruelle, elle contribue tout de même à la privatisation de l’espace public, et il semble que l’espace soit privatisé encore plus que ce qui a été autorisé par l’arrondissement.
Figure 5. Ruelle Milton
Cette crainte d’usages indésirables dans les ruelles est exprimée par de nombreux résidents, mais aussi par les responsables du programme. L’arrondissement insiste particulièrement sur la nécessité de choisir stratégiquement le mobilier qui sera installé dans la ruelle :
Mais parfois, nous, on n’installe pas de bancs dans le cadre de nos projets de ruelles vertes. Parce que justement, on ne veut pas avoir à gérer des nuisances. Donc, ce qu’on dit souvent, en fait presque systématiquement les gens incluent des bancs dans leurs projets, dans leur dépôt de projet. Puis nous, on leur conseille, on leur dit c’est comme vous voulez… on pourrait intégrer des bancs. S’ils sont à côté de Mont-Royal, c’est sûr que je vais leur dire non. Mais, s’ils sont un peu éloignés, qu’il n’y a pas de bars adjacents, qu’ils n’ont pas déjà un problème de nuisances nocturnes, on pourrait leur en fournir, on l’a déjà fait. Mais je leur suggère fortement de plutôt sortir des bancs de leur cour ou des chaises pliantes de leur cour pour quand ils veulent profiter de la ruelle… Puis qu’ils puissent les rentrer le soir. Comme ça, il n’y a pas de problème la nuit. D’habitude, les citoyens sont comme: ‘oui, j’avoue’. Je n’ai pas vraiment besoin de les convaincre.-Responsable des ruelles vertes dans le Plateau-Mont-Royal
Un résident de la ruelle Nelligan, également située à côté du Square Saint-Louis et créée en 2020, a en effet eu cette discussion avec la responsable du programme lorsqu’ils ont lancé le projet. Les habitants voulaient mettre des bancs, “mais la Ville a dit ’faites attention avec ça, ça invite des gens que vous ne voulez pas dans la ruelle, donc si vous voulez faire quelque chose, apportez vos propres chaises, faites une fête, et ensuite enlevez les chaises”. Ce désir d’éviter les usages indésirables de la ruelle souligne en quelque sorte l’idée que les ruelles vertes deviennent des espaces semi-privés qui peuvent être protégés des nuisances de l’espace public ordinaire.
Ainsi, les ruelles vertes sont des espaces urbains intéressants, à l’intersection du domaine public et du domaine privé. La revitalisation de ces espaces qui étaient sous-utilisés en fait des espaces utilisables et attrayants qui sont des alternatives plus vertes, plus calmes et plus fraîches aux autres rues. Les ruelles vertes sont des espaces ambigus qui offrent un potentiel de privatisation et le programme encourage cela. En effet, l’appropriation des ruelles par les résidents garantit également leur implication dans l’entretien de la ruelle sur le long terme. Mais la privatisation des ruelles entraîne parfois l’exclusion de certaines personnes ou groupes de personnes qui se sentent moins à l’aise d’utiliser les ruelles.